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Dossier Info 2021

Le monde face aux migrations climatiques : le début de l’exode

Le scénario le plus pessimiste prévoit jusqu’à 5,7 °C de hausse des températures et 1 mètre d’eau supplémentaire d’ici 2100 sur la planète. Des prévisions alarmantes qui auront des conséquences directes sur les populations du monde entier. Dès aujourd’hui, les inondations, les tempêtes ou encore les incendies obligent les habitants des cinq continents à quitter leur domicile. On parle de déplacés, de réfugiés ou de migrants climatiques….
Quelles solutions pour éviter ces déplacements ?
Digues, maisons flottantes, abris anticycloniques ou agriculture adaptée, des idées novatrices sont imaginées, mais seront-elles suffisantes ?

La température de la planète devrait augmenter de 1,5°C d’ici 2030 du point de vue le plus optimiste, selon les experts du GIEC. Soit 10 ans plus tôt que ce qu’indiquaient leurs dernières prévisions. Néanmoins, les prévisions plus pessimistes envisagent entre 3,3 et 5,7°C de hausse, une catastrophe pour la Terre et les Hommes. Le dérèglement climatique est donc plus que jamais en marche. Par exemple, la montée des eaux progresse avec la fonte des glaces. La submersion de nombreux territoires est donc inévitable comme le déplacement des populations qui y vivent. L’organisation scientifique Climate Central a notamment publié des simulations illustrant la réalité à laquelle les grandes villes du monde vont être confrontées. Intitulé « Picturing our future », le projet prend en compte des lieux emblématiques sur chaque continent tels que la Cathédrale-Primatiale Saint-André de Bordeaux, le centre-ville du Cap et le Burj Khalifa à Dubaï.

Les conséquences du dérèglement climatique ne s’arrêtent pas là. Il est aussi responsable, d’après le rapport provisoire de l’OMM sur l’état du climat mondial en 2021 publié le 31 octobre, de vagues de chaleur exceptionnelles. Par exemple, la Vallée de la mort en Californie a atteint cet été les 54,4 °C, un record mondial. Ces vagues de chaleur donnent par ailleurs lieu à de méga-incendies comme le « Dixie Fire », toujours en Californie. Pas moins de 390 000 hectares ont été brûlés en juillet 2021 et près de 50 000 personnes ont dû fuir leur habitation selon Reuters. Une hausse des précipitations extrêmes est aussi observée. Les inondations et glissements de terrain en Allemagne et en Belgique de juillet dernier sont notamment attribués au changement climatique selon l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM). Ce sont entre 100 et 150 mm de pluie tombés en 12h, soit deux mois de précipitations, qui ont coûté la vie à plus de 200 personnes et en ont délogé des centaines d’autres. D’après la RTBF, fin octobre, 1 400 personnes étaient toujours sans logement alors que 2 600 avaient été relogées, seulement pour la Belgique.

Des migrants climatiques dans tous les pays du monde

Ces phénomènes climatiques dans les pays pauvres comme dans les pays développés sont donc déjà à l’origine de déplacements, souvent temporaires. L’Internal Displacement Monitoring Centre (IDMC) recense les déplacements internes dans le monde et répertorie les causes de ces migrations. Il est aujourd’hui aisé de constater que les inondations, les tempêtes, la sécheresse et les températures extrêmes ont déjà provoqué plusieurs centaines de millions de déplacements.

Les déplacements climatiques dans le monde sont dus principalement aux inondations et aux tempêtes.
Graphique réalisé à partir de données recueillies sur www.internal-displacement.org

Le rapport de l’OMM révèle aussi l’existence de conséquences sous-jacentes de tous ces phénomènes telles que la famine. En effet, les tempêtes, ouragans ou cyclones violents associés à des sécheresses consécutives ruinent les cultures et même l’ensemble des moyens de subsistance des campagnes agricoles. Ainsi, comme en témoigne le rapport « Déracinés par le changement climatique : Répondre au risque croissance de déplacement » d’Oxfam, l’Afrique de l’Est doit faire face à de nombreux déplacements. La majorité d’entre eux sont internes et temporaires. Néanmoins, il y a un risque qu’ils deviennent permanents. Oxfam met en avant le fait qu’il n’existe en général pas qu’un unique motif de départ, le phénomène s’avère bien plus complexe. La pauvreté chronique et l’explosion démographique dans les zones à risque du continent africain par exemple participent à la multiplication des migrations au même titre que l’évolution des conditions climatiques. Elle condamne donc à partir des populations déjà affaiblies mais aussi celles des pays développés disposant de plus de ressources.

Ces 130 dernières jours, des déplacements internes climatiques ont eu lieu sur l'ensemble des continents
Carte présentant les déplacements climatiques internes dans le monde ces 130 derniers jours. Source : www.internal-displacement.org

Pas de grandes vagues internationales prévues…

Les experts sont d’accord sur un point, même si les migrations internes sont vouées à se multiplier, des migrations internationales massives liées aux conséquences du réchauffement climatique sont peu probables. Gérard-François Dumont, géographe, économiste et démographe et Alain Bravo ingénieur et président honoraire de l’Académie des technologies, le montrent notamment dans leur rapport « Prospective des migrations internationales à l’horizon 2050 ». D’après eux, les seuls risques de déploiement de vagues internationales concernent les pays où il ne sera plus possible de mettre en place des solutions contre la montée des eaux. Les populations seront alors forcées de migrer pour retrouver la terre ferme. Il pourrait aussi y avoir des départs volontaires de personnes dont les températures du pays ne correspondent plus à la qualité de vie qu’ils attendent par exemple.

Néanmoins, aujourd’hui, les camps des réfugiés sont souvent installés près du lieu de la catastrophe. Quatre raisons principales selon le politologue Arno Tanner spécialisé dans la question des migrations internationales. Les migrants n’ont pas les moyens financiers ni les informations nécessaires pour entreprendre un long voyage. Par ailleurs, ils ne souhaitent pas forcément quitter leur pays et ont la possibilité en général de trouver des territoires plus vivables à l’intérieur des frontières. Il ajoute que le réchauffement climatique progresse à un rythme suffisamment lent pour pouvoir en anticiper les conséquences. Et que lors de crises de grande ampleur le réflexe des populations n’est pas d’émigrer.

…mais jusqu’à 216 millions de migrants internes d’ici 30 ans

C’est pourquoi les études se concentrent essentiellement sur les migrations climatiques internes comme le dernier rapport Groundswell du Groupe de la Banque mondiale, publié en septembre 2021. Il admet qu’il pourrait y avoir d’ici 2050 jusqu’à 216 millions de migrants dans seulement six régions du monde (l’Asie de l’Est et Pacifique, l’Afrique du Nord, l’Amérique latine, l’Europe de l’Est et l’Asie centrale). Le premier rapport de 2018 envisageait le déplacement de 143 millions de personnes, à l’intérieur de leur pays en raison des conséquences du dérèglement climatique. La situation ne semble donc pas s’arranger, bien au contraire. De plus, le rapport de cette année précise que les migrations internes « seront les plus importantes dans les régions les plus pauvres et les plus vulnérables aux aléas du climat » sans omettre cependant les difficultés grandissantes que rencontreront celles en apparence plus résistantes. « Les pays ayant beaucoup progressé sur le plan du développement peuvent voir ces avancées menacées, tandis que d’autres se verraient confrontés à des défis existentiels liés à l’habitabilité. » résume-t-il ainsi la situation à venir.

Cependant, tout n’est pas perdu. Juergen Voegele, vice-président pour le développement durable, à la Banque mondiale ajoute : « Il est important de noter que cette projection n’est pas figée. Si les pays commencent dès maintenant à réduire les gaz à effet de serre, à combler les écarts de développement, à restaurer les écosystèmes vitaux et à aider les gens à s’adapter, les migrations climatiques internes pourraient être réduites jusqu’à concurrence de 80% – à 44 millions de personnes d’ici 2050. ». Il semble donc possible de limiter les déplacements en réduisant notre empreinte environnementale, mais certains sont et seront inévitables.

Des solutions émergentes adaptées à chaque territoire

Des solutions commencent alors à se mettre en place, même si selon les experts, l’urgence est d’abord de mobiliser des moyens pour réduire le réchauffement climatique, avant de penser à ses conséquences. Dans les pays fréquemment touchés par des catastrophes naturelles, les solutions expérimentées le sont à l’échelle locale. Par exemple, pour lutter contre la famine et faire face à la hausse des températures, les habitants de Madagascar développent des cultures plus résistantes. Le rambo, une plante aquatique non comestible mais utilisée comme matériau de tissage leur permet d’assurer le rendement des récoltes même avec un climat capricieux. Au-delà de vendre le rambo, ils fabriquent leurs propres objets qu’ils revendent ensuite.

Une Malgache récolte le rambo les pieds dans l'eau.
À Madagascar, les populations adaptent leurs modèles de production au dérèglement climatique. Source : ONU environnement

La Polynésie française déploie quant à elle des abris anticycloniques pour protéger les populations des tempêtes. Dix-sept abris supplémentaires vont être construits aux Tuamotu avant 2025 selon La 1 ère. Aux Seychelles, des digues naturelles ont été mises en place pour lutter contre l’élévation du niveau de la mer. Les populations locales ont décidé de reboiser les forêts de mangroves qui servent de tampons contre les inondations. Par ailleurs, les pays du continent européen commencent eux aussi à anticiper le problème de la montée des eaux. L’Allemagne a par exemple cherché à aménager le port d’Hambourg dans cet objectif. Le nouveau quartier résidentiel HafenCity a en effet été conçu dans une zone surélevée entre 8 et 9 mètres au-dessus du niveau de la mer, afin éviter les inondations, grâce à des buttes artificielles.

Les terrasses Magellan à Hambourg, en Allemagne, est un espace public construit en escalier.
Les terrasses Magellan à Hambourg, dans le quartier Hafencity, un espace public construit dans l’inclinaison de la pente. Source : uil.unesco.org

La difficulté est que, même si tous les territoires sont concernés par le dérèglement climatique, chacun a ses spécificités géographiques et ses propres problématiques environnementales. C’est pourquoi les solutions doivent être conçues localement.

De plus, des organisations comme l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), une agence des Nations Unies, se mobilisent pour accompagner les migrants climatiques. L’OIM travaille sur tous les continents, dans plus de 100 pays et offre des conseils aux gouvernements et aux populations déplacées. Son objectif est de permettre la coopération entre les États pour une « migration humaine et ordonnée ». Des ONG agissent aussi plus localement telles que le Secours Populaire et la Croix Rouge qui fournissent une aide humanitaire concrète : matérielle, alimentaire, sociale, en matière de santé… Les déplacés climatiques s’ajoutent à ceux déjà pris en charge pour d’autres motifs et complexifient la gestion des flux humains. Chaque pays, au-delà de développer une politique migratoire extérieure, doit donc rivaliser avec des déplacements croissants de populations à l’intérieur de ses frontières, engendrés par le dérèglement climatique.

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