2040. C’est l’année avant laquelle Francis Gurry, ancien directeur général de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (Ompi), prédisait la disparition des journaux papier. Une mort annoncée depuis longtemps, dont le sujet revient régulièrement sur la table. Car la chute des ventes de journaux en kiosque et par abonnement est un phénomène qui se constate à l’échelle internationale depuis le début des années 2000. Ce qui ne veut pas dire que le format écrit a déserté le champ médiatique, mais que les titres traditionnels investissent massivement dans leur transition numérique, et que des médias écrits se bâtissent autour de formules entièrement en ligne. En France, ce déclin de la presse papier s’est encore intensifié avec la pandémie de Covid-19, qui a coïncidé avec une crise des distributeurs et de l’industrie du papier. Pourtant, certains parviennent à créer de nouveaux journaux en se démarquant par leur originalité, ou en restant fidèles à leur modèle d’origine. Alors, le papier aurait-il encore de l’avenir dans la presse hexagonale ?
Crise de la presse papier : un phénomène mondial
Face à la masse d’informations gratuites disponibles en ligne, qui vient s’ajouter à la télévision et la radio, les ventes de journaux papier ont connu une chute importante à l’échelle mondiale depuis les années 2000. De ce fait, de nombreus titres sont contraints de renoncer partiellement ou entièrement à leur version « print ».
Aux États-Unis, Christian Science Monitor, un quotidien centenaire, a été l’un des premiers à abandonner son édition papier en 2008, pour se consacrer au web et à une version imprimée une fois par semaine. De nombreux titres américains ont suivis, comme le journal satirique The Onion ou le magazine politique National Journal, passés au 100% numérique respectivement en 2013 et 2016. En Angleterre, le réputé quotidien The Independent a stoppé sa version papier en 2016. Même constat au Canada, où la version imprimée de La Presse a été arrêtée en 2015, juste avant celle du Guelph Mercury, un journal qui paraissait tous les jours depuis 1987.
En Scandinavie, les patrons des plus gros titres de presse se préparent à une disparition imminente du papier. Selon Gard Steiro, directeur de Verdens Gang, quotidien vénéré comme un patrimoine national en Norvège, les lecteurs papier font partie d’une catégorie d’âge trop vieillissante (65 an en moyenne) et « ils ne sont pas immortels ». Et pour cause, si le journal a connu un pic en 2002 avec presque 400.000 exemplaires vendus par numéro, depuis, la diffusion a baissé de plus de 90 %. En Suède, certains grands titres choisissent même de sous-traiter la réalisation de leur version imprimée à des grandes agences de presse afin de se consacrer à l’élaboration de contenus digitaux diversifiés.
La France grandement touchée
En France, ce phénomène se constate dans tous les secteurs de presse. En effet, d’après le ministère de la Culture, la diffusion globale de la presse payante (locale généraliste, nationale généraliste et spécialisée) a chuté depuis le début des années 2000.
La baisse des ventes des journaux ne date pas d’hier. C’est un mouvement qui prend racine au début des années 2000. La démocratisation d’Internet, et son flot d’informations gratuites, donne le coup d’envoi d’une chute qui ne semble plus vouloir s’arrêter (2/60) pic.twitter.com/6zzoC5xbW4
— Mathieu Lehot-Couette (@math_lehot) July 10, 2020
Des journaux ont également du abandonner leur édition papier, à l’instar de France Soir en 2011 – qui s’est rabattu sur internet après 70 ans d’existence en kiosque -, et le quotidien économique la Tribune en 2012.
Avec la pandémie de Covid-19, la situation ne s’est pas améliorée, au contraire. Confiné chez lui, il était beaucoup plus simple pour le lecteur de se tourner vers la presse numérique. Et au même moment, Presstalis, distributeur de nombreux groupe de presse, a eu des difficultés d’acheminements des journaux dans les kiosques. La faillite de l’entreprise a d’ailleurs conduit Le Canard enchaînée, jusqu’alors uniquement disponible en ligne, à proposer une version PDF de son journal.
De plus, une très forte tension sur le marché du papier a actuellement lieu dans le pays, rendant difficile tout travail d’édition.
Nouvelles habitudes de consommation
Cette crise de la presse quotidienne en France est aussi la conséquence de la multiplication des supports de diffusion, ainsi que des changements majeurs dans ls pratiques de consommation de l’information au sein de la population. En effet, selon une étude de l’Association pour les chiffres de la presse et des médias datée du 21 janvier 2021, 68% des français lisent la presse uniquement sur le web (smartphone, ordinateur, tablette). Le smartphone est le support le plus prisé, avec 41% des personnes interrogées qui déclarent n’utiliser que ce moyen d’information. Plus généralement, 82,9% des Français lisent au moins une marque de presse en version numérique par mois, ce qui représente 43,7 millions d’individus.

La multiplication des supports modifie également le rapport au temps du lecteur et de l’information. Par exemple, avec un smartphone, il est facile de lire durant de brefs moments (dans le train et le bus, au toilette, dans une salle d’attente). À l’inverse lire un journal papier prend plus de temps, nécessite d’être mieux installé pour tourner les pages et non pas « scrawler »…
Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce renouvellement des habitudes de consommation de l’information n’est pas lié à un clivage de génération. En effet, selon une autre étude du ministère de la Culture parue en 2015, les personnes de plus de 55 ans consomment autant l’actualité sur internet que les moins de 35 ans.
Se réinventer
Malgré la baisse d’intérêt des Français pour le support papier, certains décident encore de parier sur une édition imprimée en se démarquant par leur originalité. Le Un, lancé en avril 2014 par Éric Fottorino, ancien du Monde, a par exemple fait le pari d’un hebdomadaire en format A4 dépliable, avec du papier éco-labellisé. En seulement deux ans, atteignant 30000 exemplaires par numéro, le journal a atteint l’équilibre financier.
D’autres décident de redonner ses lettres de noblesse au papier en prenant la pari de fournir un objet élégant et de bonne qualités, sous le format du « mook ». La Revue Dessinée propose par exemple du journalisme d’enquête en bande dessinée à un rythme trimestriel.

Malgré les baisses de recettes publicitaires, il reste difficile pour la presse papier de se financer par d’autres moyens que les annonceurs et les aides – directes ou indirectes – de l’État. En 2018, Patrick de Saint-Exupéry et Constance Poniatowski ont tenté le pari risqué de créer Ebdo, un journal papier entièrement sans publicité. Mais la publication a du s’arrêter au bout de onze numéros seulement, le titre n’arrivant pas à trouver un équilibre financier. L’enjeux, pour l’avenir de la presse papier, sera de trouver de nouveaux moyens de financement, comme le « crowdfunding », très en vogue dans la presse en ligne.
En conclusion, si la mort de la presse papier est annoncée depuis de longues années, celle-ci tente de résister et de s’adapter aux évolutions. Face à l’incertitude quant à son avenir, l’Observatoire des métier de la presse envisage deux scénarios. Le premier défend l’idée que jamais, dans l’histoire, un média n’a remplacé un autre. Un cumul des pratiques se fait naturellement, et à chaque fois, les anciens médias parviennent à s’actualiser aux nouveaux enjeux. Le second scénario, plus pessimiste, est celui d’un transfert total de l’imprimé vers le numérique.
Réponses dans quelques années… ou non.
