Depuis les deux dernières décennies, les plateformes numériques spécialisées dans le webdocumentaire se sont imposées sur le marché de l’audiovisuel français. Leur franc succès peut être expliqué par la corrélation entre la quasi-absence du documentaire dans les programmes des chaînes de télévision hertziennes et le récent engouement du public pour ce genre audiovisuel.
La place du documentaire à la télévision : la désillusion des documentaristes ?
Jean-Marc La Rocca, membre de l’Association des cinéastes documentaristes, déplorait déjà en 2004 la difficulté des réalisateurs de documentaires de création – qu’il définit comme « le dernier genre télévisuel à proposer l’expérience du réel » – à faire diffuser leurs œuvres sur les chaînes de télévision française. Ce phénomène engendre selon lui une précarisation de la profession. « Cette production [de documentaire de création] se fait dans des conditions de pauvreté, qui n’autorisent plus aujourd’hui les cinéastes à poursuivre dans cette voie », estime-t-il. Sur les 1 200 heures de films documentaires diffusés par les chaînes d’ARTE et du groupe France Télévision, il affirme que seulement 20 % sont dédiées au documentaire de création.
La création de chaînes nationales dédiées majoritairement au documentaire, comme ARTE ou France 5, a accéléré pourtant leur production. Selon une étude du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) sur le marché du documentaire en 2021, 29 790 heures de documentaires ont été diffusées sur les chaînes nationales gratuites, principalement sur RMC découverte (6 350 heures), ARTE (4 482 heures) et France 5 (3 377 heures). 10 % de l’audience des chaînes nationales consommerait du documentaire à la télévision.

Source: CNC
Selon le groupe France Télévision, environ 11 millions de téléspectateurs regardent un documentaire par semaine sur ces chaînes. Le groupe produisait, en 2019, 2 944 films documentaires, dont 677 dédiés à l’histoire, 414 à la science, 514 à la culture et 1 339 à des sujets de société. Les documentaires La Guerre des trônes, la véritable histoire de l’Europe, diffusé sur France 5, et La France de l’entre-deux-guerres, diffusé sur France 2, connaissent aujourd’hui un franc succès – selon le dernier baromètre de satisfaction annuel du public, ils ont obtenu respectivement les notes de 8.7/10 et 8.8/10. Concernant ARTE, la chaîne consacrait, en 2013, 45 % de sa grille, soit l’équivalent de 80 heures de programmation par semaine.

👑⚔ Vous aimez Game of Thrones ? Vous croyez tout savoir sur Louis XIV ?
Nouvelle saison de "La Guerre des Trônes, la véritable histoire de l’Europe" ! @France5tv
Docu-fiction raconté par Bruno Solo, à mi-chemin entre une série en costumes et un livre d’histoire…#tronesf5 pic.twitter.com/RxWGjSG8yD
— France Télévisions (@Francetele) November 25, 2020
Mais paradoxalement, la production de documentaires pour la télévision ne va pas bon train. Les scénaristes dénoncent les nombreux critères imposés par la direction des chaînes françaises pour que leurs œuvres soient diffusées sur le petit écran. Mais de nombreux projets restent sur le carreau. « Les raisons du refus des projets sont nombreuses : parfois, le sujet, ou l’angle selon lequel le réalisateur souhaite traiter le sujet ne convient pas, la forme, le style, la manière de mener la narration, la longueur des plans, le silence », rapporte Jean-Marc La Rocca. Par exemple, les groupes de télévision obligent les documentaristes à respecter un format de 52 minutes. Ces contraintes influent sur le travail des documentaristes et engendrent une perte de qualité des documentaires.
La télévision hertzienne ne privilégie pas le format du documentaire, qui représente seulement 6.4 % de la télévision consommée par son public. Ce constat s’explique par différents facteurs. Dans un premier temps, les documentaires sont souvent diffusés à des heures creuses : 96 % des documentaires sur TF1 et 74 % de ceux sur France 2 sont diffusés entre minuit et 6 h du matin. Ensuite, les sujets abordés ne sont pas au goût de la direction des chaînes. « Ces sujets touchent à l’ensemble des questions de société : les pauvres sont à proscrire, car ils sont trop « anxiogènes » ; […] l’économie et la politique sont trop abstraites ; […] les langues étrangères sont un facteur défavorable, car le sous-titrage incite le spectateur à zapper », considère Frédéric Goldbronn, réalisateur et directeur du centre de ressources Vidéaodoc. D’autres formats sont privilégiés par les chaînes, même ARTE et France 5, comme le magazine, le reportage ou le talk-show.
L’avenir du documentaire se trouverait-il donc sur les plateformes numériques ?
L’essor d’Internet a permis aux réalisateurs de documentaires de rêver plus haut et de voir leurs efforts récompensés. Selon une enquête de 2011, 33 % des documentaristes interrogés considéraient être insatisfaits de leur relation avec les diffuseurs : un quart d’entre eux la trouvait « humiliante » et 43 % « tendue ». 27 % estimaient que l’intervention des diffuseurs dans leur travail de création le dénaturait.
Plusieurs plateformes numériques de documentaires ont vu le jour, comme Tënk et Spicee. Créée en 2016 par Jean-Marie Barbe, la plateforme SVOD Tënk, qui comptabilise 6 800 abonnés en 2018, a pour objectif de « produire du documentaire d’auteur de qualité » et de « devenir un partenaire important du soutien à la création dans le secteur du documentaire ». Interviewé par Alicia Arpaïa en juillet 2020, Jean-Marie Barbe affirmait « qu’à la télévision, les œuvres [documentaires] sont très peu mémorisées sur ce support. La télévision a un problème vis-à-vis de son histoire et de sa sacralisation ». Quant à l’avenir du documentaire à la télévision hertzienne, Jean-Marie Barbe estime que « les plateformes vont remplacer la télévision traditionnelle et la concurrence va être de plus en plus aiguisée ».

Source: page d’acceuil Tënk
Si vous saviez où finissent nos déchets toxiques !
Dans ce nouveau doc magistral, découvrez l'un des endroits où nos déchets se cachent pour mourir.
À voir dès maintenant sur Spicee ! https://t.co/WbYJuHNTpi pic.twitter.com/07WzfzALen— Spicee (@spiceemedia) November 14, 2021
Face à la montée de ces plateformes indépendantes qui leur font concurrence, les groupes de télévision hertzienne tentent de se faire une place dans la production de webdocumentaires. Selon Evelyne Broudoux, maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication au Cnam-INTD, France 5, ARTE et Canal +, « des éditeurs de presse écrite et audiovisuelle comme le Monde, ARTE, France 5, France 24, Canal + se sont lancés dans la publication régulière de webdocumentaires, dont la particularité est d’avoir été conçus pour être consultés sur le web ». Ce constat permet de développer de nouvelles techniques d’écriture adaptées au web. De plus, le CNC n’hésite pas à mettre la main au portefeuille pour soutenir la création de documentaires qui seront diffusés à la télévision : l’apport du CNC s’élève à 66.8 millions d’euros et représente 19.1 % du financement du documentaire. « L’apport horaire du CNC est ainsi en hausse de 2.9 % à 38.2K€, soit le plus haut niveau constaté depuis plus de 20 ans », clame l’étude menée par l’organisme. Considérant également que les documentaires traitant de sujets de société sont privilégiés, le CNC souhaite favoriser une plus large diversité de documentaires : il a ainsi « mis en œuvre des majorations de 20 % du soutien généré pour les documentaires scientifiques et historiques ».

Source: CNC
Alors que certains documentaristes ont choisi de se tourner vers des plateformes numériques dédiées au documentaire pour que leurs œuvres soient diffusées à un public de plus en plus attiré par ce genre télévisuel, d’autres ne souhaitent pas se détourner complètement de la télévision hertzienne. « Internet prendra à terme une place significative, c’est incontournable. Néanmoins, les possibilités alternatives de diffusion du cinéma documentaire ne doivent pas nous empêcher de demander à la télévision de service public de remplir son rôle. Il s’agit pour nous d’une question de démocratie », estimait Jean-Marc La Rocca en 2004. Le documentariste souligne la nécessité que l’accès au documentaire soit libre et gratuit. Car effectivement, la critique qu’il serait possible de faire à l’encontre de ces plateformes numériques est que l’accès à leur contenu est limité car payant – il faut souscrire des abonnements mensuels ou annuels. À titre d’exemple, la plateforme Spicee propose un abonnement mensuel à 4.90 €. L’accès payant aux webdocumentaires réduit drastiquement leur diffusion et ne s’adresse qu’à un public restreint.
« Internet prendra à terme une place significative, c’est incontournable. Néanmoins, les possibilités alternatives de diffusion du cinéma documentaire ne doivent pas nous empêcher de demander à la télévision de service public de remplir son rôle. Il s’agit pour nous d’une question de démocratie »
Jean-Marc La Rocca
Le documentaire a un avenir à la télévision hertzienne. Grâce au financement du CNC et de l’engouement de plus en plus prégnant du public en France, les groupes de télévision ont tout intérêt à diffuser plus largement ce genre télévisuel et à laisser un plus grand espace de création aux scénaristes pour avoir une information de qualité, afin que les plateformes 100 % documentaires restent complémentaires de la télévision hertzienne.
Marine Lion
4A Journalisme Sciences-Po Toulouse
