Depuis une trentaine d’années, le journalisme subit une crise de financement liée notamment à Internet, au développement de l’information gratuite et à la baisse de qualité des publications. Le public a arrêté de payer pour avoir accès à l’information et les revenus publicitaires se sont pratiquement taris. Beaucoup de groupes de presse, au bord de la faillite, ont donc été rachetés par de grands industriels aggravant encore la crise de confiance du public envers les journalistes. Dans les années 2000, la double crise de la confiance et du financement de la presse était tellement claire et violente qu’on a pu penser que la presse allait disparaître. Depuis une dizaine d’années, on voit émerger ou réémerger des modèles économiques et des méthodes de travail qui viennent répondre à ces deux impasses.

Le développement d’une philanthropie à l’américaine
L’une d’elle s’est largement développée aux États-Unis avant d’arriver en France. Dérivés de la philanthropie et des fondations, les fonds de dotations visent à soutenir, par le mécénat, des activités non-lucratives à but d’intérêt général. Contrairement aux formes de propriété pure et simple évoquées plus haut, les fonds de dotation permettent une multiplication des participants (gage de pluralité) et surtout comporte généralement dans leurs statuts l’interdiction d’exercer la moindre influence sur la rédaction du journal. C’est donc davantage une forme de don uniquement guidé par le prestige d’un tel engagement par le donateur. Aux États-Unis, l’exemple de ProPublica est un véritable modèle de réussite. Depuis 2008, cette plateforme d’investigation a déjà obtenu de nombreux Prix Pulitzer grâce à ses enquêtes retentissantes sur Facebook, Trump ou encore la Croix rouge États Unis. En France, cet été, le milliardaire Xavier Niel a donné les 30% du journal Le Monde qu’il possédait au “Fond pour l’indépendance de la presse”. Cette démarche présentée comme un acte puissant de défense du journalisme a été saluée par l’opinion publique. Pourtant, certain se demande si cette manœuvre ne marque pas seulement l’avènement d’une dynastie Niel, l’unique propriétaire du fond restant… Xavier Niel et ses héritiers après lui. Le fond pour une presse libre créé par Mediapart laisse au contraire la gouvernance aux mains de la rédaction.
L’empire de presse que #Bolloré constitue et qu’il met au service d’une candidature d’extrême droite souligne le danger auquel conduit une concentration toujours plus accentuée des médias. Le débat autour des critères anti-concentration en est relancé https://t.co/zo84z8HWuA pic.twitter.com/c9fpv01cvu
— Laurent Mauduit (@LaurentMauduit) November 7, 2021
Gratuité d’accès contre dons, un modèle viable?
De plus en plus de médias se demandent s’il faut vraiment choisir entre gratuit et payant ? Trois modes de financements innovants se basent sur la gratuité d’accès des contenus et un engagement des lecteurs à des degrés divers. Ils commencent aujourd’hui à prendre de l’importance dans le monde du journalisme en France et dans le monde. Le financement participatif aussi appelé philanthropie par la foule ou crowdfunding proposent au lecteur de financer ponctuellement des initiatives qu’ils jugent prometteuses comme Demain ou Les Jours (fondé par des journalistes ayant quitté Libération, estimant que son rachat par Vincent Bolloré risquait de porter atteinte à la liberté de la rédaction). Dans le même ordre d’idées, les dons se basent sur une communauté de lecteurs qui croit au projet du journal ou à la cause que celui-ci défend à l’image de Reporterre, pureplayer de l’écologie. La principale différence avec le financement participatif réside dans la régularité des dons. Une troisième variation de cette même famille : l’adhésion aussi appelé membership et largement détaillé sur le site du The Membership Puzzle Project. Le lecteur n’est alors plus seulement associé à la destinée de la publication, à sa promotion et sa diffusion mais peut même participer à la production du contenu. C’est l’option adoptée par le fameux journal anglais The Guardian mais également les sites français Streetpress ou Disclose. Toutefois, les sommes récoltées restent généralement insuffisantes pour assurer la totalité du financement des projets présentés, en particulier quand il s’agit de faire vivre un média et ses rédacteurs sur la durée et pas un projet journalistique ponctuel (enquête, documentaire, soutien lors d’un procès…). De plus, la multiplication de ce genre d’initiatives rend ces opérations de plus en plus incertaines. Pour permettre d’aller au-delà des limites du don, Julia Cagé, économiste, propose le concept d’abondement. L’idée serait que chaque don d’un lecteur à un média soit doublé par une subvention étatique.

L’abonnement, éternel pilier du financement médiatique
Toutefois ce qui va probablement marquer les prochaines années c’est le retour en force de l’abonnement. À l’heure d’Internet, les lecteurs sont perdus dans des masses d’information astronomiques et largement marquées par les infox. Le public est de nouveau prêt à payer pour des contenus longs, travaillés, de première main et surtout de qualité. En 2008, Mediapart est l’un des premiers à faire ce pari sur Internet, le site a maintenant trouvé depuis longtemps son équilibre budgétaire et inspire beaucoup d’autres médias. Le Monde a choisi de suivre la même démarche : moins d’article mais de meilleure qualité et leurs abonnements ont plus que doublé entre 2015 et 2020. Toutefois, l’abonnement va probablement prendre des formes plus variables et personnalisées : numérique ou papier; forme basique ou supplément hors-série… Le Figaro propose ainsi plus de dix offres différentes d’abonnement alors qu’il n’en proposait que deux ou trois au début des années 2000. Par ailleurs, la plupart de ces sites conservent une partie de leurs articles en accès libre sous un modèle freemium.
Entre 2018 et 2019, le Monde a réduit de 14% le nombre total d'articles publiés (-25% en 2 ans). Plus de journalistes (près de 500 désormais), plus de temps pour enquêter. Résultat ? L'audience web a fortement progressé (+11%) comme la diffusion (print et web) du journal (+11%)
— Luc Bronner (@lucbronner) January 20, 2020
Une tendance à la diversification
Dernière tendance de fond, la multiplication des sources de revenus : beaucoup de médias organisent maintenant des évènements comme le marché de Noël toulousain organisé par La Dépêche et sollicite ainsi leur carnet d’adresse. D’autres comme Le Figaro rachètent des sites très passants comme Le Conjugueur pour obtenir de meilleurs revenus publicitaires. D’autres choisissent la vente du contenu éditorial sous d’autres formes comme Binge Audio qui vend des synthèses de ses podcasts “Les couilles sur la table” et “Le cœur sur la table” sous forme de livre ou de spectacle. Enfin, certains choisissent de produire du contenu pour des marques ou des institutions comme Konbini avec Adidas ou Durex. Ce qu’il faut retenir ici, c’est que les médias font de plus en plus le choix de la multiplication des sources de revenus même si cela n’est pas systématique comme le montre Le Canard enchaîné.
