La révolution digitale est en pleine expansion et rares sont les milieux où le numérique et les données ne sont pas les véritables maîtres du jeu. Le journalisme sportif ne fait pas figure d’exception. À l’heure où “Big Data” et “algorithmes” semblent en être le futur tout tracé, explorons les mutations en cours et à venir, d’un journalisme sportif qui tend à se déshumaniser.

Plus d’analyses, moins d’émotions ?
Retour au 30 juin 2018 aux alentours de 16 h 00 à la Karan Arena. Lucas Hernandez, latéral gauche de l’équipe de France de football s’apprête à délivrer une passe décisive pour son coéquipier Benjamin Pavard. S’ensuit un but de légende, mais également un commentaire sportif de légende de Grégoire Margotton, qui encore aujourd’hui résonne dans beaucoup de têtes : “Second Poteau Pavard !”. Que d’émotions pour les plus de 12 millions de Français devant leur poste de télévision. Car, c’est avant tout ça le but d’un commentateur sportif, transmettre aux téléspectateurs les vagues d’émotions et de sentiments que le sport est capable de produire. Pourtant, à mon sens, l’avenir du journalisme sportif est inquiétant. Mis à part à travers la voix de commentateurs chevronnés et passionnés comme Omar Da Fonseca capable de faire vibrer n’importe qui par des envolées « lyriques », mon constat est cinglant : le journalisme sportif fait et fera de moins en moins rêver.
À qui la faute ? Il serait bien sûr, trop simple de rejeter l’accusation sur un seul et unique phénomène. Toutefois, il me semble que la multiplication des données, des chiffres et des statistiques en est en grande partie responsable. Terminé le temps où il était possible de regarder un match de football sans être agressé par des centaines voire des milliers de chiffres. Les analyses techniques et tactiques fusent sur un fond de statistiques qui semblent infinies. Le futur du journalisme sportif c’est, (malheureusement) le Big Data.
Le Big Data, vers une nouvelle ère du journalisme sportif
Nombreux sont les supporters de sports qui se plaignent de l’utilisation des statistiques, notamment lorsqu’il s’agit du football. Mal utilisées, incompréhensibles, superficielles voire même inutiles, autant de maux qui sont adressés aux statistiques dans le monde sportif. Ces deux internautes en sont l’illustration idéale :
https://twitter.com/MichaelLezguet/status/1001415902020153344
https://twitter.com/Penseursauvage/status/1013154884101779456
Pour autant, l’offre en termes de données affichée par les médias ne cesse d’augmenter. Nous pouvons penser à Canal + qui propose un “mode expert” permettant d’avoir accès à un très large panel de statistiques sur la rencontre de football en cours. Encore plus étonnant, il est maintenant possible de créer de la donnée en tant que téléspectateur. Pour reprendre l’exemple du canal numéro quatre de la télé, cette dernière permet de donner une note globale au match. Note à propos de laquelle les consultants sportifs, journalistes sportifs et animateurs réagiront au cours du débriefing de la rencontre. Canal + est la chaîne qui entraîne le plus rapidement le journalisme sportif vers du journalisme data puisqu’elle suit les évolutions technologiques très rapidement avec notamment la création d’un outil très particulier et très analytique : la palette, qui permet de revenir sur des actions jouées en trois dimensions.


En réalité, ces quelques chiffres ne sont que la face visible de l’iceberg car le journalisme sportif commence déjà à s’appuyer sur le Big Data qui permet de faire des prédictions sur des événements sportifs mais aussi – et à mon sens, cette pratique est celle qui va le plus se développer – sur des Analytics. Nous pouvons très bien imaginer une explosion de l’importance des entreprises qui gèrent les datas et les Analytics comme Opta ou encore Amisco. Ces sociétés qui ne sont aujourd’hui qu’au printemps de leur vie, vont certainement être rejointes par de nombreuses autres, dont les algorithmes seront plus performants et plus précis. Tandis que certaines entreprises utilisent déjà plus de 300 données pour attribuer une note à un joueur, selon moi ce chiffre pourrait se voir multiplié dans les prochaines années. Le risque ? Qu’il n’y ait plus de place pour l’événement sportif en lui-même, le match serait joué d’avance à cause de prédictions réalisées. Pourtant, la magie du sport, c’est bien l’incertitude, tout peut arriver. David peut battre Goliath tout comme Lorient peut battre le Paris Saint-Germain.
À quoi ressemblera le journaliste sportif de demain ?
Considérons que les données, les statistiques et le Big Data de manière générale aient pris complètement le dessus sur le journalisme sportif plus traditionnel que nous connaissions jusqu’à aujourd’hui. Alors, il va de soi que les qualités requises pour exercer ce métier s’en verront drastiquement modifiées. Ce ne seraient plus les qualités littéraires, d’expression ou encore de connaissances de la société qui prévaudraient, mais les qualités plutôt scientifiques, statistiques, mathématiques et informatiques. Si l’on va encore plus loin, sans pour autant entrer dans une fiction pure et dure, il y a fort à parier que le nombre de postes de journalistes sportifs dans les rédactions des différents médias chutent de manière brutale. Plus besoin de petites mains pour faire une certaine partie du travail qui pourrait être déléguée à des machines informatiques, voire même, qui pourrait être effectuée par des robots. C’est d’ailleurs déjà le cas chez l’Équipe. Dans une interview datée du 11 décembre 2014, délivrée au Parisien dans le cadre de l’article Innovation : avec les robots, la fin des journalistes ? Emmanuel Alix (directeur marketing et projets digitaux de l’Équipe) détaille déjà l’existence de “robots-journalistes” :
“Les présentations des matchs de football, de la composition des équipes, des conditions climatiques, sont générées automatiquement par un « robot journaliste » avant chaque début de rencontre. Deux jours avant le match, un logiciel réalise une infographie avec les statistiques des dernières confrontations, le palmarès des clubs… À la fin des matchs, un autre programme informatique reprend le dernier commentaire en direct publié par nos journalistes, pour générer une brève assortie d’une photo sur le site du journal.”
Emmanuel Alix – Directeur marketing
et projets digitaux à l’Équipe
Vu sous cet angle-là, le journalisme sportif n’a probablement pas de beaux jours devant lui. Il serait souhaitable de trouver un consensus qui permette d’éviter de noyer le sport sous une tonne de données. En plus de ne pas le rendre plus accessible, elles n’en permettent (souvent) pas une meilleure compréhension. L’enjeu est de réussir à conserver le véritable ADN du métier de journaliste sportif, qui est l’une des rares branches à proposer un journalisme dit “positif”. Le Big Data doit être le coéquipier du journaliste sportif et non pas son adversaire.
Pour en savoir plus :
