Catégories
Dossier Info 2021 Non classé

Presse de demain : vers un retour au journalisme de qualité

Dans le panorama médiatique contemporain qui est le nôtre, certains aspects – comme le caractère hégémonique des images, de la course permanente à l’information et du sensationnalisme comme boussole praticienne – peuvent nous permettre d’appréhender plus finement les tenants et aboutissants du processus de production et de fabrication de l’information ainsi que les logiques qui le régisse.

Cerner et analyser les dérives et failles structurelles du monde de la presse d’aujourd’hui permet inexorablement d’envisager le journalisme de demain d’un oeil neuf, en ayant à coeur de rectifier les dynamiques qui font actuellement obstacles à l’avènement d’une presse de qualité.

En la matière, le journal de bord tenu par Jean, JRI à France 2, est particulièrement illustratif des tensions et logiques qui ont cours dans les rédactions au moment de sélectionner, réaliser et diffuser des sujets, notamment sur des événements que l’on pourrait qualifier de crise.

Nicolas Hubé, chercheur en SIC
Nicolas Hubé, chercheur en SIC

Nous nous proposons ici d’analyser de manière non exhaustive différents points significatifs mis en lumière dans ce journal de bord, afin de mieux cerner ces logiques, et pour proposer de s’en détacher plus facilement à l’avenir. Pour se faire, nous suivrons une tram générale qui est celle de la prise en compte de la « routinisation de l’urgence » (Hubé), qui régit bien souvent le fonctionnement quotidien des rédactions. D’une part en nous intéressant aux contraintes logistiques auxquelles sont soumis les journalistes, puis d’autre part en nous intéressant à l’importance des sources et à leur accès, le tout en utilisant des ressources universitaires en lien avec le sujet. 

Extrait du journal de bord

« LUNDI 20 DÉCEMBRE – 18H00 – bureau de France 2 Lille.                                                                              Eva chef de service des correspondants régionaux de France 2 (Paris), nous téléphone à propos d’inondations dans le Nord. Elle lit une dépêche de l’AFP (plutôt alarmiste) qui fait état de la crue importante de plusieurs rivières : « (…) Surveillez ça de près ! » (grande excitation dans sa voix). (…) Elle me dit que Télématin voudra certainement quelque chose et que le (journal télévisé de) 13 heures du lendemain est preneur d’un sujet. Elle lit la fin de la dépêche qui précise qu’une réunion d’urgence est fixée à la sous-préfecture d’Avesne-sur- Helpe (…). Je transmets la demande d’Éva à Charles (mon collègue journaliste) de France 2 à Lille. 

MARDI 21 DÉCEMBRE (…) 8h00 – bureau de France 2 Lille.
Après la lecture de la presse locale, Charles a décidé d’aller à Maubeuge. Il appelle les pompiers de la ville. Sans vraiment confirmer la crue, ils font part de leurs multiples interventions (…)

8h30 – Départ pour Maubeuge.                                          Dans la voiture, nous passons de radio en radio (Europe 1, France Info, Radio France fréquence Nord) pour collecter de l’information sur les inondations dans notre région. (…) (A Maubeuge,) je fais quelques plans en essayant de privilégier les plus spectaculaires. (…) Nous interviewons des patrons dont les usines sont touchées par le sinistre (…) En fait nous attendons des phrases stéréotypées de gens qui doivent normalement être accablées par le malheur. (…)

11h15 – voiture de reportage.                                              Nous retournons à Lille sans avoir collecté beaucoup d’informations. Nous n’avons pas le temps. Dans la voiture, Charles appelle le présentateur du 13 heures. (…)

12h15 – Charles n’a qu’une petite demi-heure pour monter le sujet (…) Je cherche à avoir un peu plus d’informations. Ça ne répond pas. Charles se contentera des dépêches AFP. Le 13 heures de France 2 ouvre avec le déraillement du TGV. Les sujets inondations passent en (deuxième). Idem sur TF1. (…) » 

  • Dans la pratique, le JRI est en charge de la prise de vue. Il travaille généralement en duo avec un journaliste-rédacteur en charge du reste de la confection du reportage (« Charles » dans l’extrait présent).
  • Jean est diplômé en journalisme de l’IUT de Bordeaux (IJBA). Père : ouvrier qualifié, à la SNCF. Mère : diplômée du BEPC.
  • AFP : Agence France Presse
  • Diffusée dans la matinée, l’émission Télématin contient plusieurs journaux télévisés.

 

Jeremy Tunstall, sociologue/auteur

Depuis plusieurs décennies et notre entrée dans l’ère du tout numérique, notre société informationnelle a érigé l’image en véritable religion moderne. Même en presse écrite aujourd’hui, l’incorporation d’images au sein d’un article est indispensable pour une captation efficace de l’audience sur le plan concurrentiel. Nous verrons que ce constat se vérifie à fortiori pour la spécialité journalistique télévisuelle qui nous intéresse ici. Comme l’a théorisé le sociologue Jeremy Tunstall, les différents services qui subdivisent l’organigramme des rédactions répondent à « des objectifs assignés » par l’entreprise. Tout comme la politique apporte du prestige et de la crédibilité à un média, les faits divers (ici, une catastrophe naturelle) permettent de répondre à des objectifs d’audience qui sont au cœur des réflexions sur la dépendance du champ journalistique à la sphère financière et aux logiques de marché développées – notamment – par P.Champagne ou encore Samuel Bouron.

Patrick Champagne, sociologue français

En effet, le journal de bord fait état d’un ton assez alarmiste de la chef de service des correspondants régionaux au moment de leur demander de « surveiller ça de près ». Ce qui n’est pas étonnant si l’on s’en réfère aux thèses de Patrick Champagne sur la bipolarisation du champ journalistique. Selon lui, France 2 appartient plutôt à la presse dite « à grande diffusion », qui recherche une consécration économique par les audiences et qui fonctionne selon le pôle d’attirance et de structuration économique. Cet aspect n’est pas sans conséquences quant aux contraintes logistiques concrètes qui pèsent sur les journalistes en charge de réaliser les sujets. 

Pierre Bourdieu, considéré comme l’un des sociologues les plus importants de la seconde moitié du XXᵉ siècle

Parlons pour commencer des horaires relatées dans ce journal. Nous pouvons constater que Jean est contacté à 18h00 pour une demande d’un PAD (prêt à diffuser) dans le journal télévisé de 13h du lendemain et potentiellement pour TéléMatin sans plus de détail cette fois. Sans chercher à aller plus loin, le simple constat de ce laps de temps extrêmement réduit pour la fabrication d’un sujet nous renvoi à deux concepts développés par Pierre Bourdieu. D’une part sur la course « aux nouvelles les plus nouvelles » qui relève d’une concurrence intra-médiatique pour la captation de l’attention de l’audience. D’autre part sur la « censure de la pendule » qui selon lui, constituerait une forme de filtre inscrit dans les formats de production. Comme l’indique les citations suivantes : « Nous retournons à Lille sans avoir collecté beaucoup d’informations. Nous n’avons pas le temps. » et « Charles n’a qu’une petite demi-heure pour monter le sujet », le traitement journalistique d’un tel événement doit s’adapter aux contraintes de la demande qui a été faite en amont et les contraintes influent donc in fine sur le contenu. 

Gaye Tuchman, sociologue américaine

D’autres concepts en découle comme la « pratique de typification » (Tuchman) qui consiste en une réduction de sens dans la collecte. C’est exactement ce que décrit Jean ici : « je fais quelques plans en essayant de privilégier les plus spectaculaires. » ou encore « nous attendons des phrases stéréotypées de gens qui doivent normalement être accablées par le malheur. ». Par injonction à la production et manque de temps, le journaliste ne cherche ainsi plus à découvrir le terrain et à raconter le monde mais à ramener les « ingrédients » dont il a besoin pour honorer sa commande. Cependant, Jean ne semble même pas s’en émouvoir au cours de son récit. Selon Bourdieu et ce qu’il désigne comme le « sens pratique », ces réflexes de fabrication de l’information mécanisée et uniformisée sont intériorisés par les sujets journalistes qui vont capter des situations conformes à leurs thématiques sans même s’en rendre compte. 

Un autre élément issu de ce journal de bord est particulièrement intéressant pour saisir les logiques qui ont cours dans la fabrication de l’information au sein du « microcosme médiatique » (Bourdieu). Il s’agit du caractère co-construit de l’actualité dans la sphère médiatique. Jean écrit à propos du trajet vers la zone d’inondation : « Dans la voiture, nous passons de radio en radio pour collecter de l’information. » Les médias fonctionnent en effet en situation d’interdépendance constante pour définir l’information, et l’actualité est toujours produite en miroir avec les autres organes de presse. Ce processus d’interdépendance conduit à une « circulation circulaire de l’information » (Bourdieu) qui désigne un effet de clôture du discours médiatique au sein duquel les médias ne se parlent qu’entre eux en omettant de raconter le monde.

Ce concept se caractérise par une dimension méta-discursive de tout discours médiatique (« selon nos confrères de FranceBleu… ») qui a bien évidement, entre autre, à voir avec les différentes contraintes logistiques et organisationnelles évoquées plus tôt.

Philip Schlesinger, professeur de théories culturelles à l’Université de Glasgow

Dans une attentive volonté ne pas verser dans le média-centrisme (Schlesinger), nous allons maintenant nous intéresser à l’importance des sources et à leur accès pour poursuivre cette analyse. À ce propos, Jean écrit : « Il appelle les pompiers de la ville. ». Une citation révélatrice du paradoxe qui caractérise la recherche de journalistes hybrides par les employeurs. D’un côté ils cherchent des professionnels opérationnels et polyvalents – ici, veille, recherche d’informations, prises d’images et de sons, rédaction d’un sujet puis montage – mais il y a également un important besoin en spécialistes pour l’accès aux sources a fortiori pour un tel événement. En effet, avoir accès aux professionnels de la sécurité publique dans le cadre des faits divers est d’une importance capitale dans la concurrence entre médias. 

Dans la même idée que la pratique de typification, ce réflexe d’aller chercher directement la parole des pompiers et de personnes « accablées par le malheur » relève des cadrage interprétatifs et cognitifs intégrés par les journalistes. Ils mettent en forme au quotidien les faits auxquels ils sont confrontés, ce qui les conduit à adopter des routines interprétatives solidement ancrées et qu’ils n’interrogent plus au quotidien.

Shanto Iyengar, politologue américain

Nous relevons également que dans les choix des personnes interrogées, l’angle choisi pour le traitement de ce sujet relève d’un cadrage épisodique (Iyengar, 1991). Ce cadrage qui consiste à mettre en lumière des récits individuelles et particularisant entraîne de facto « une imputation libérale et individuelle dans la vision du monde qui est véhiculée ». Ici, Charles et Jean ne cherchent pas à interroger une prise en charge collective de cet événement, ce qui est moins risqué sur le plan de la prise de position et de l’injonction à l’objectivité qui régit le champ médiatique, ainsi que moins coûteux en temps et en argent.

Étienne Ollion, chercheur au CNRS

Il y a cependant une nécessité de se tourner vers les pompiers pour un tel événement. Comme l’indique Étienne Ollion dans son texte « Sommets d’information. Mobilisations feutrées de production de l’information dans un sommet international », les sources sont amenées à tenir des rôles bien précis auprès des journalistes.

Ici, c’est la fonction d’informateur qui est visée. Les pompiers sont les seuls détendeurs des informations les plus « chaudes » et officielles de par leur position privilégiée au sein de l’événement. Ce caractère indispensable du recueil d’informations auprès des pompiers ainsi que du préfet (« une réunion d’urgence est fixée à la sous-préfecture d’Avesne-sur-Helpe ») témoigne du fort degré d’inter-dépendance des journalistes et de leurs sources. La préfecture a besoin que la presse diffuse des informations selon lesquelles la situation est sous contrôle et gérée par l’État, par conséquent, elle doit communiquer des informations précises aux journalistes, qui, en retour diffuseront la parole des pouvoirs publiques. 

Jean-Baptiste Legavre, enseignant/chercheur en SIC

Une notion d’interdépendance également au coeur du texte de J.B Legavre : « Off the record. Mode d’emploi d’un instrument de coordination », 1992, au cours duquel il développe cette idée d’une relation de don contre don et de compromis permanent entre les journalistes et leurs indicateurs. Les médias se nourrissent des sources tout autant que les sources se servent des médias, l’un ne va pas sans l’autre et chacun à ses objectifs propres.

Pour conclure, il apparaît clair, au regard des analyses effectuées à travers les extraits de ce journal de bord, que le processus de production et de fabrication de l’information est sous-tendu par des logiques et des tensions puissantes, vastes et antagonistes qui conditionnent par essence tout traitement de l’information. Les journalistes sont ainsi soumis en permanence à une pluralité de logiques d’action qu’ils doivent articuler et recomposer pour répondre aux injonctions de cadences et de productivité induites par le fonctionnement capitaliste de l’industrie médiatique. Cet « impensé » est encore puissant chez la plupart des journalistes, qui n’ont pas toujours conscience de la prédation rentable de leurs employeurs bien qu’ils en soient les premiers contributeurs.

À l’avenir, il s’agira donc de lutter pour une rupture en profondeur avec la structure économique industrielle des médias dits « de masse ». Les journalistes ainsi que les groupes de presse dans lesquels ils évoluent, pourront alors complètement repenser leur rapport au temps, au terrain et au public pour concourir à l’avènement d’un journalisme de qualité, seul capable de réparer la fracture et la crise de confiance médiatique qui ne cesse croître au sein des démocraties occidentales.

  • Par Léo Thiery, étudiant en Master Journalisme à l’IEP de SciencesPo Toulouse.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *