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Quel avenir pour le journalisme radio ?

J’ai vraiment découvert la radio ces dernières années, depuis que je fais des études. Dans tous les appartements que j’ai eus jusqu’à présent, aucun n’avait la télévision. Il fallait donc que je me maintienne informée d’une autre manière que par ce canal, que je consommais alors le plus. Au fur et à mesure, la télévision eut de moins en moins de place dans mon quotidien : je m’informais via les réseaux sociaux, je m’abonnais à des pages de médias, j’écoutais ponctuellement des podcasts ou des extraits d’émissions. Ce n’est que depuis cette année que j’ai vraiment appris à écouter des émissions de radio ou des podcasts de manière régulière. Et c’est un des moyens d’information qui me correspond le plus. 

Ce qui fait l’avantage de la radio aujourd’hui, c’est son écoute possible à peu près n’importe où, n’importe quand, dans n’importe quelle situation, en faisant autre chose en même temps. L’absence d’images est beaucoup moins intrusive, moins violente, et garantit un degré d’anonymat plus important, qui peut rassurer. La radio incite à l’imaginaire : quand la télévision impose des images qui vont de pair avec ce qui est dit, la radio, au contraire, laisse l’auditeur ou l’auditrice s’imaginer – dans une certaine mesure – le récit. Dominique Wolton, sociologue et spécialiste en communication, rappelle que « la force et le génie de la radio depuis l’origine, c’est la voix. »
La relation entre le téléspectateur et la télévision et entre l’auditorat et la radio n’est, de fait, pas du tout la même.

La radio a 100 ans cette année. Pourtant, celle-ci n’est pas la même qu‘il y a 60 ans. Elle a connu une révolution numérique sans précédent dont il est important de se rendre compte.

Laurent Frisch, directeur des nouveaux médias à Radio France, parle de dix mutations de la radio, qui témoignent des changements de fond et de forme qu’elle connaît ou a connu. L’objet ici n’est pas de les énumérer toutes, mais bien les plus importantes :

L’une des plus grandes évolutions de la radio est le changement de transitor via le smartphone. La radio change de support. Finie l’image du poste de radio fixe des années 40-50 ! Le téléphone est un outil différent, familier, de plus en plus utilisé, de plus en plus continuellement. Il est facile d’écouter la radio depuis son téléphone portable, et ce à travers plusieurs types de plateformes ou applications. C’est ce qu’on appelle aussi la web radio, c’est-à-dire une radio à laquelle on accède par Internet. Cela diminue largement les barrières à l’entrée puisque l’on peut écouter n’importe quelles ondes de l’autre bout du monde tant qu’un accès Internet le permet.

La radio connaît aussi un passage à la social radio, c’est-à-dire l’accès à des contenus supplémentaires via les réseaux sociaux (interviews, vidéos, GIFS, documents, etc.). Finalement les formats changent, il devient possible de combiner le son et l’image, sans pour autant que cette dernière soit strictement nécessaire à la compréhension.

Dit autrement, le support même de l’audio change, et depuis ce même support, différents formats et outils ouvrent d’autant plus le champ des possibles.

Aujourd’hui, l’un des concurrents directs de la radio semblerait être le podcast (contraction de Ipod et broadcast, qui montre bien le monopole d’Apple dans ce domaine) : un format différent, plus long que la radio, sur des thématiques précises traitées de manière plus approfondie. Les podcasts, nés il y a une dizaine d’années, sont une manière moderne de considérer l’écoute, qui dépasse la radio traditionnelle. A noter que la plupart des podcasts est produite par des radios. Par exemple, France Culture est la radio la plus podcastée de France, avec 10 millions de pistes téléchargées chaque mois. Au cœur de la révolution numérique, les podcasts sont une innovation radiophonique. 

Quelles implications économiques et digitales entre la radio et le podcast ?

Le podcast est une innovation radiophonique qui réussit à toucher des audiences très larges. Effectivement, les barrières à l’entrée sont très faibles. Sur le même principe que la web radio, a priori il suffit d’avoir un accès Internet pour écouter n’importe quel podcast, selon nos envies. Aujourd’hui en France, environ une personne sur dix consomme des podcasts natifs (crées uniquement pour Internet) et 21% consomme des podcasts replay (qui sont une simple reprise d’émissions radio).

L’histoire du podcast en France, inspire-media.fr

Avec les nouvelles plateformes (Spotify, Deezer, SoundCloud, YouTube), il est possible que les prochaines générations ne reviennent pas à la radio dite linéaire, hertzienne. Mais cela ne fait qu’ouvrir de nouvelles voies pour la radio. Ces plateformes d’écoute, bien que confortables parce que personnalisées, favorisent grandement l’« effet bulle ». Les choix d’écoutes sont tellement identifiés et personnalisés par les algorithmes qu’on aurait tendance à consommer toujours le même genre de contenu et confirmer nos idées, préférences ou convictions. La découverte reste donc assez limitée et cela contraste avec la spontanéité de la radio. Ca ne favorise pas l’ouverture à d’autres types d’informations et crée un risque d’enfermement (qui existe par ailleurs de la même manière avec les réseaux sociaux).

Par ailleurs, un podcast n’est pas forcément compliqué ni cher à produire. En revanche, il est plus difficile de réussir à se faire écouter, gagner de l’argent et fidéliser son audience. Aujourd’hui, beaucoup d‘entre eux sont diffusés par AppleStore, Google Play ou Amazon avec sa filiale Audible.

L’application Podcast sur les téléphones Apple y sont installées par défaut depuis 2012.

Par conséquent, ces géants ont le monopole car ils sont équipés d’algorithmes super puissants qui peuvent rapidement évaluer les préférences de l’auditorat. Cela n’est-il pas une forme d’abus de position ? Ce problème de concentration est récurrent et on le retrouve dans d’autres cas, notamment celui de Facebook, détenu par Mark Zuckerberg, qui possède aussi Messenger, Instagram et WhatsApp. De la même manière que pour ces canaux de communication, les petites productions indépendantes de podcasts sont mal ou peu représentées face à ces mastodontes. Il peut être difficile pour elles de se faire une place et devenir rentables.

Ce graphique montre que la part de marché d’Apple a chuté ces dernières années, puisqu’elle est passée de 80 à 63%. Pour autant, la plateforme Spotify est en train de gagner en influence.

Nous avons vu les éventuels problèmes posés par la concentration et l’émergence de nouveaux modèles qui font concurrence au modèle traditionnel de la radio. Au delà de la dimension économique, intéressons-nous à présent aux différentes caractéristiques « sociales » entre la radio et le podcast. En quoi le deuxième fait-il concurrence au premier ?

« La radio comme pulsation du cœur humain contre la froideur des robots algorithmiques »

Olivier Landau, responsable de la stratégie et de l’anticipation à Sofrecom (société de conseil, d’expertise et d’accompagnement dans le domaine des télécommunications et des médias)

Selon Laurent Frisch, la radio est peut être vouée à devenir une application comme les autres. Pour autant, elle ne serait pas en danger parce que les gens ont besoin de repères : « Être guidés par la radio qu’on aime écouter c’est rassurant ». La radio apporte une dimension intime à la relation entre la personne qui produit l’émission et celle qui l’écoute. Le lien social est resserré et instantané, à la différence du podcast.

D’après Olivier Landau, l’entrée des podcasts sur le marché « va changer le contenu parce que le lien social n’est plus éphémère ». Avec Internet, il est facile de retrouver des podcasts, les propos ne sont donc plus passagers. Ce changement de temporalité crée des espaces critiques : les gens peuvent revenir écouter une émission, la partager, etc.

Aussi, la dimension « humaine » et « vivante » est vitale pour un média. Les plateformes comme Spotify ou Deezer sont guidées par les structures et les logiques de marché. Leur but est purement et simplement lucratif. L’une des compétences que les futurs ou futures journalistes devront mettre en œuvre est, selon moi, la connexion, la personnalisation et l’échange avec l’auditorat. Alors que les compétences d’un ou une journaliste il y a 10 ou 20 ans étaient beaucoup plus techniques, méthodologiques et technologiques (ils et elles devaient s’adapter aux mutations), les prérequis pour les dix ou vingt prochaines années seraient de revenir à l’essentiel de l’information : se reconnecter à la simplicité et aux demandes de l’audience pour ne pas se laisser submerger par le flux incessant d’informations.

C’est là qu’apparaîtrait un léger paradoxe : dans le sens de ce qui vient d’être dit, les podcasts sont certainement plus adaptés pour traiter de sujets de manière plus longue et plus approfondie. C’est un format qui encourage la notion de « prendre le temps ». Selon moi, le podcast représente une part du futur de la radio, sans que les deux soient antinomiques pour autant : à la radio aujourd’hui, le ou la journaliste doit être capable de diffuser des musiques, parler d’événements, avec humour, créer du son et des émotions, faire du lien direct. Par conséquent, les algorithmes des web radio ou des podcasts ne pourront jamais remplacer la radio dans le sens remplacer le métier de réalisateur ou de journaliste, qui sont des êtres humains. En revanche, les podcasts permettent de traiter d’un sujet (ou d’une seule thématique) de manière approfondie, mais délibérément choisie par la personne, qui sait à peu près à quoi s’attendre. La radio, en ce sens, a davantage un effet de surprise et d’implication, de participation, d’écoute active et de simulation directe de l’auditeur. De plus, contrairement à un article écrit ou à une radio d’information continue, le podcast est plus long, a un début et une fin, donc implique un investissement et une fidélité à plus long terme. Quantitativement, on écoute moins de podcasts qu’on peut lire d’articles écrits par exemple, pour le même temps donné. Pour moi donc, radio et podcasts sont tout à fait complémentaires. Ce sont deux formats différents, mais qui ne se menacent pas mutuellement : ils dépendent simplement des besoins, des envies et des demandes de consommation à l’instant T de l’auditorat.

Hervé Marchon, journaliste, producteur et réalisateur sonore est salarié à Making Waves. Ce collectif de professionnels de la radio (producteurs, journalistes, réalisateurs ou ingénieurs du son) et d’acteurs du secteur social, a pour but de créer un espace de dialogue avec les populations qui ont moins accès à l’information : en plus d’être un moyen de créer du lien social, cette radio permet à des personnes sans projet professionnel de trouver leur voie. Hervé Marchon déclare à propos de la radio : « C‘est un formidable levier pour tous, un objet réparateur. C’est un objet de reprise de confiance en soi, des voix, des récits, des accents différents ». Le direct de la radio (qui n’est pas le cas pour les podcasts) a clairement une dimension sociale. Il existe beaucoup de petits projets radios comme GorillaFM ou Radiobox qui sont des manières nouvelles de réinventer la radio.

  • GorillaFM est une radio micro-locale en République Démocratique du Congo qui sensibilise les populations locales à l’intérieur du parc naturel sur le développement durable, la protection de l’environnement et la cohabitation des peuples locaux autochtones.
  • RadioBox est une idée de studio radio compact : un boîtier métallique de taille A4 solide, simpliste (6 boutons), portable, sur batterie, à transporter n’importe où et dans n’importe quelle situation. Cela permettrait de créer de l’animation, des espaces de dialogue et de simplifier l’usage de la radio pour que n’importe qui puisse l’utiliser. A l’origine, l’idée est née d’un des co-créateurs, Anthony Capelli, qui voulait créer du lien dans les camps de réfugiés à Mossoul. Alexandre Plank, son binôme, affirme que la radio « passionne et attire les gens », « fait moins peur [que la télévision] », « permet de faire des rencontres plus facilement [par rapport à l’intrusivité de l’imagé télévisée] », « peut être utile partout ». Selon lui, « la radio est le média le plus simple à partager et on peut l’écouter et la fabriquer n’importe où et avec trois fois rien ».

Perspectives

Nous aurons toujours besoin d’information directe. La radio, selon moi, ne mourra pas, puisque les gens en consomment. Au-delà de la dimension purement informative, les personnes peuvent se reconnaître instantanément dans les discours.

Je ne pense pas non plus qu’il y ait de grandes difficultés à trouver du travail dans ce domaine-là. En revanche, les formats et les sujets vont tellement se diversifier et il y aura tellement de propositions de contenu que le ou la journaliste devra choisir pour qui, comment, il ou elle veut travailler, et pour traiter quel type d’information. La radio change, les formats changent, de la même manière que la société, les habitudes de consommation et les besoins évoluent. Laurent Frisch disait que la radio avait inventé l’interactivité avec le public. D’après lui, les réseaux sociaux n’ont rien imaginé de plus qu’avant, ce sont les formats et la manière de le présenter qui ont changé.

Cette notion d’interactivité est toujours d’actualité : à la radio plus qu’à travers les podcasts, il y a une participation instantanée et une implication directe qui n’existe pas dans un podcast. La radio connaît des mutations, c’est certain. Le podcast a été au cœur de sa révolution numérique. Pour autant, il semble qu’elle perdurera et trouvera d’autres formes d’exister et de satisfaire son audience.

Il est important de souligner que l’usage de la radio reste aussi très ancré culturellement. Les Français écoutent peut être des podcasts presque à la même fréquence que leurs voisins outre-Manche : en Angleterre, plus de 60% de la population écoute la BBC chaque semaine, soit 16h hebdomadaires en moyenne par auditeurs. A titre de comparaison, en moyenne, 70%  des Français déclarent écouter la radio au moins une fois par semaine, pour une durée moyenne d’écoute inférieure à trois heures quotidiennes. Mais cette culture radiophonique n’est sûrement pas universelle et uniforme partout sur le globe. Là où la radio n’a pas le même impact, tout reste à inventer et toutes les perspectives sont imaginables. La radio peut être créée et installée n’importe où.

Finalement, la radio et le podcast sont complémentaires : nous pourrons écouter de l’information en direct à la radio puis écouter un podcast plus long sur un même sujet, de manière plus analytique et approfondie. Ce sont deux approches différentes de l’information et de la temporalité. Jusqu’ici, la radio a toujours su s’adapter aux mutations (à l’émergence de la télévision dans un premier temps puis des réseaux sociaux par la suite). Elle sera vouée à changer en partie, certes, mais elle ne disparaîtra sûrement pas.

« La radio reste l’arme ultime des âmes qui ne veulent pas mourir » – Radio Nova

Diane Poitau

4A Master Journalisme. SciencesPo Toulouse

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