Depuis quelques années, un phénomène devient récurrent dans la sphère médiatique : la surmédiatisation de personnalités d’extrême-droite. A travers leurs actes, ces politiques font réagir médias et internautes. Sur twitter, chaque fait et geste destiné à provoquer fait mouche : qu’on aime ou qu’on n’aime pas, on réagit.
Avant de pointer du doigt ces personnes, il faut interroger les médias et le monde du journalisme. Une remise en question semble urgente à l’heure où l’on observe déjà les conséquences de cette surmédiatisation. Dans un secteur déjà en crise, ce phénomène soulève de nombreuses questions pour l’avenir du métier.
Le 20 octobre dernier, Eric Zemmour, politicien et essayiste français d’extrême-droite, se rendait au Milipol Paris, salon mondial de la sécurité intérieure des États. De passage par un stand d’armes, le désormais candidat à la présidentielle saisit un fusil d’assaut et le braque sur un journaliste face à lui, en “plaisantant”. Cet acte, non anodin, a très vite fait le tour des réseaux sociaux. A droite comme à gauche, partisan ou non, tout le monde a réagi et Marlène Schiappa (Ministre déléguée chargée de la Citoyenneté) la première. Ainsi, au sein des médias comme au sein du gouvernement, la surmédiatisation de ces actes est presque devenue monnaie courante.
Face à la mise en avant de cet « événement », les réactions sont toutes différentes et reflètent les différentes prises de position : la vidéo passe en boucle sur les chaînes d’info en continu tandis sur les réseaux sociaux, les internautes relaient l’information à tout va, chacun ajoutant sa réaction, positive ou négative. Sur Twitter, les journalistes sont divisés : une partie d’entre eux partagent la vidéo, offusqués. Les autres appellent à boycotter la médiatisation du personnage pour répondre à l’attaque frontale qu’il fait à la profession. Certains invitent même à ne plus mentionner le nom du politique quand il s’agit de réagir à ses provocations.
Zemmour est en train d’enfoncer la Politique dans la merde et de nombreux journalistes le suivent allègrement. Réveillez vous les confrères, reveillez-vous ! pic.twitter.com/4uA20UdQdz
— Michel Mompontet (@mompontet) October 20, 2021
La diversité de l’accueil de cet événement par la classe politique et médiatique révèle un profond problème pour l’avenir du journalisme. Cette question devra donc intervenir dans la remise en question d’une profession déjà en crise. Les interrogations sont nombreuses : quels sont les intérêts et bénéfices à mettre en avant ces événements ? Quel impact politique cette surmédiatisation peut-elle avoir ? Ou encore : quels sont les critères pour déterminer ce qui constitue une info ?
Pour le journalisme mondial, la multiplication de ces phénomènes semblent présager un avenir mouvementé. En 2016 et durant tout son mandat, Donald Trump a réussi à utiliser les médias à ses fins : en les discréditant et en accumulant les provocations, on ne parlait plus que de lui. Quelques années plus tard, on retrouve les mêmes procédés de l’autre côté de l’Atlantique, en France. Mathieu Magnaudeix, journaliste chez Médiapart, met en avant ce parallèle avec Trump et qualifie Zemmour de véritable « piège médiatique ». Il prévient les médias :
« Le parallèle ne s’arrête pas là : comme Trump, Zemmour profite de la faillite d’un écosystème médiatique qui l’a placé au centre de ses préoccupations. Sans prendre la mesure du piège qui lui est tendu. »
« Il est urgent que les médias français prennent la mesure du piège immense auquel ils sont confrontés.
Mathieu Magnaudeix, Médiapart.
Dans une profession toujours en crise, ces « pièges médiatiques » se multiplient et pourraient contribuer à l’avenir à une montée globale de l’extrême droite utilisant ces procédés de provocation. Dans les années à venir, ce danger pourrait se multiplier d’autant plus que la presse est confrontée à des défis économiques majeurs. Le choix d’un modèle économique durable est une contrainte dans une ère numérique où l’information est toujours plus rapide. Ainsi, à l’avenir, il ne serait pas étonnant d’assister à une montée de ce phénomène de surmédiatisation. La mise en avant de ce type d’information, provocantes et destinées à « buzzer » pourraient répondre à un besoin économique de certains médias. La qualité de la presse pourrait être frappée de plein fouet.
De plus, ce phénomène de surmédiatisation de personnalités d’extrême droite – pouvant être considérées comme dangereuses pour nos démocraties – laisse imaginer une accentuation de la crise de confiance du public envers les médias. Les infox, ou fake news, utilisées massivement par ce type de personnage politique risquent de perdurer dans les médias français et internationaux. Ainsi, rester coincé dans ce piège médiatique tendu par l’extrême droite pourrait détériorer d’avantage l’image des médias.

Ce problème de surmédiatisation reste un problème parmi tant d’autres au sein de la crise que traverse le journalisme, mais il est à résoudre au plus vite pour éviter un avenir plus sombre qu’il ne l’est déjà.
Une remise en question qui commence aujourd’hui
Malgré un piège de la surmédiatisation laissant imaginer de nombreux dangers, il demeure quelques signes positifs qui pourraient, au contraire, laisser imaginer un monde médiatique plus sain dans les années à venir.
Bien que ce phénomène de surmédiatisation soit très récent pour un politique français d’extrême droite, une remise en question du monde du journalisme semble d’ores et déjà débuter.
Certains médias ont déjà décidé de prendre du recul vis-à-vis de ces provocations tandis que d’autres questionnent la profession journalistique.

Cette remise en question des médias pourra aussi être appuyée à l’avenir par des experts sur les questions journalistiques. Aux Etats-Unis, Jay Rosen a étudié la question de l’avenir des médias et de leur nécessaire remise en question. D’un oeil critique, il a étudié le cas Donald Trump sous l’angle médiatique. Face à ces pièges de surmédiatisation, le professeur de journalisme préconise cette réflexion :
« Les journalistes devraient se demander ce qu’ils doivent amplifier et ne pas amplifier. Parfois, même si c’est de la désinformation, si c’est trompeur ou raciste, un propos mérite d’être porté à la connaissance du public, lorsque que cela peut informer les électeurs. Mais tout ce que disent de tels démagogues n’est pas digne d’être amplifié, même si cela est considéré comme un fait d’actualité selon la routine classique du journalisme. »
Jay Rosen
Ces invitations à la prise de recul ne sont pas les seuls : le public a aussi un rôle à jouer. Le ras-le-bol général du public vis-à-vis des médias (infox, surmédiatisation) pourrait changer la donne : une meilleure écoute des envies du public permettrait une meilleure qualité journalistique.
Par ailleurs, le développement d’organismes comme le CDJM (Conseil de déontologie journalistique et de médiation), faisant office de « juge » de déontologie journalistique pourrait accélérer la remise en question des médias sur ces problématiques.
Ainsi, l’avenir du journalisme, vis-à-vis de la problématique de la surmédiatisation de certains politique, pourrait être plus radieux qu’on ne le pense. Espérons que les médias n’attendent pas trop pour agir.
Pour aller plus loin :
- https://journal.liberation.fr/liberation/liberation/2021-09-23
- https://www.reddit.com/r/france/comments/rauzku/zemmour_un_infernal_pi%C3%A8ge_m%C3%A9diatique_article_en/?sort=old
- https://www.mediapart.fr/journal/france/061221/zemmour-un-infernal-piege-mediatique
- https://www.telerama.fr/debats-reportages/face-a-zemmour-et-trump-il-faut-pratiquer-un-autre-journalisme-7007585.php
