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Journalistes “tous pourris” comment changer la donne?

Avec à peine plus de 30% de confiance du public dans l’information délivrée selon l’institut Reuters en 2021, les médias français sont parmi les plus touchés par la crise  qui s’étend à l’échelle planétaire. Cette tendance continue de se creuser malgré un petit regain de confiance au cours de cette dernière année. Parler d’une crise complètement contemporaine est toutefois à relativiser. Historiquement, les médias ont souvent suscité de la défiance. Ainsi en mai 68 déjà étaient brandies des pancartes dénonçant parfois à juste titre la soumission de l’Office de radiodiffusion-télévision française au pouvoir. Le rôle des médias lors de la crise de mai 1968 - Annales Corrigées | AnnabacToutefois la défiance actuelle est d’un autre ordre et il convient d’en étudier les causes puis de développer les hypothèses de sortie de crise qui ont été formulées jusque-là.

Comment en est-on arrivés là?

Quels facteurs permettent d’expliquer cette crise et d’en déduire le prolongement? Les hypothèses vis-à-vis de cette crise structurelle sont nombreuses, elles se recoupent souvent mais l’on peut les renvoyer à 3 facteurs. La crise politico-institutionnelle, la crise du financement et la crise de l’attractivité.

La crise politique que traverse la France depuis la fin des années 80 est un élément majeur. Elle fragilise le pouvoir politique mais suscite aussi une défiance vis-à-vis des acteurs médiatiques qui lui sont renvoyés. Ainsi, selon l’institut Kantar,  63% des français considèrent que les journalistes sont soumis à la pression du pouvoir en place

On note d’ailleurs que dans des périodes d’impopularité du pouvoir politique, les médias sont désavoués. Selon le sociologue Jean-Marie Charon, ces dernières décennies ont fait émerger “le sentiment que les médias suivent le pouvoir et ne sont pas du tout en phase avec les mouvements sociaux”. Le traitement médiatique des gilets jaunes en 2018 a ainsi été très mal perçu et a occasionné une baisse de confiance radicale. Le journalisme, accusé d’être le gardien de l’ordre établi subit comme les autres institutions une forte crise de légitimité. Le risque  est probablement un élargissement du fossé qui sépare les médias mainstream et la population et un renforcement de l’hostilité quant à leur présence.

La crise du financement relève quant à elle de la révolution numérique. Le modèle économique du journalisme reposait d’une part sur le prix des journaux distribués en kiosque mais aussi et surtout sur la publicité. Avec l’avènement de l’ère numérique, ces deux sources de revenus ont radicalement chuté. Dans une optique de compétitivité, de nombreuses rédactions ont opté pour des contenus peu coûteux à produire mais d’une moindre qualité journalistique. C’est dans ce contexte que se sont développées les chaînes d’info en continu comme BFM TV créée en 2005 et ce modèle économique s’est imposé à divers degré à l’ensemble du secteur. Or, si le modèle BFM s’est révélé extrêmement compétitif (c’est le média le plus utilisé des français avec TF1), il est aussi celui qui suscite le plus de méfiance. Plus concrètement, la crise de financement du journalisme a contribué à favoriser les formats très courts, les reprises de dépêches ou d’informations publiées par d’autres journaux. La fausse arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès le 11 octobre 2020 repris par l’ensemble des journalistes fonctionnant en vase clos en offre un exemple.

Enfin, en remettant en cause les sources de financement du journalisme, la révolution numérique a aussi conduit à une crise de l’utilité médiatique. Autrement dit, le numérique donnant accès aux informations de façon instantanée, gratuite et illimitée, le rôle du journaliste est apparu comme superflu. De nouveaux types d’informations ont émergé : les fake news, bien plus adaptés aux réseaux sociaux car faisant appel aux affects et à des biais psychologiques comme le biais de confirmation. Cette menace est encore en plein développement comme on a pu le voir depuis le début de la campagne de vaccination et cela laisse penser que la crise va aller en s’approfondissant.

Ces trois caractéristiques se répondent, la crise d’utilité dans le monde numérique conduit à la crise de financement qui conduit souvent à un journalisme de moindre qualité et in fine une rupture entre journalistes et population. Pour autant, de nombreux acteurs du monde médiatique sont aujourd’hui porteurs de solutions.

Assurer un avenir au journalisme

Selon Alice Coffin, la crise de confiance vis-à-vis des journalistes est issue d’une crise de la représentativité. La classe journalistique actuelle est très homogène socialement (plus de la moitié des journalistes sont issus de parents de catégories socio-professionnelles supérieures), spatialement (très concentré sur la région parisienne) et cette homogénéité est renforcée à l’antenne ou à l’écrit où chacun est appelé à gommer ses particularités pour adopter une posture normative appelée “neutralité journalistique”. Coffin appelle dans son livre, Le Génie Lesbien, à adopter la posture inverse car valoriser la diversité dans le journalisme permet un meilleur traitement de l’information mais aussi plus de possibilité pour le public de se projeter.

Une autre hypothèse de sortie de crise serait un changement de la posture journalistique perçue comme trop verticale ou méprisante. Le livre de Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, est une réaction à ce constat. Difficile de comprendre la crise économique quand celle-ci n’est qu’un concept théorique dont on est informé à travers des chiffres. Selon Aubenas, le journalisme aurait intérêt à se ressaisir du contact avec les gens, de les accompagner dans leur quotidien et à interagir avec empathie. De manière générale, un travail sur des contenus plus approfondis est une hypothèse adoptée par Le Monde qui a fait du “moins mais mieux” sa nouvelle ligne éditoriale.

Une partie de la communauté journalistique renvoie le problème à un défaut d’éducation aux médias du public qui ne saurait trier les informations fiables des allégations mensongères. Depuis quelques années certains médias comme Radio France, Médiacité ou Spicee, s’attèlent déjà au travail d’éducation au médias, il est probable que ces initiatives vont se multiplier et conférer progressivement aux journalistes un rôle de pédagogue de l’information.

Dans la même perspective, les prochaines années verront sans doute la création d’une autorité indépendante sur le modèle du CDJM (conseil de déontologie journalistique et de médiation) avec une valeur contraignante. L’intérêt de cet organisme serait d’avoir une influence forte sur les producteurs d’information (journaux inclus) ne respectant pas les principes de déontologie. Le CDJM, accueilli très tièdement lors de sa création, gagne en influence avec les années. Il a prouvé sa capacité à respecter les intérêts des lecteurs sans contrevenir à la liberté d’informer des journalistes.

La crise de confiance est profonde, les journalistes ont tous les outils en main pour la dépasser, encore faut-il le pouvoir.

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